Suspendre le temps et vivre le monde (suite)

Vœux 2026

Partie 2/2

Ils n’avaient pas prévu de s’allonger là, c’est arrivé comme ça, dans un élan presque enfantin : s’allonger sur le bord du chemin pour observer le monde autrement. L’herbe était plus haute que prévu et piquait un peu les bras, chatouillait les joues. Ils ont ri puis sont restés là, à écouter le temps s’écouler. Pas en minutes, pas en images, mais en sensations : le souffle de l’autre, le bruissement des herbes, l’air sur la peau. À cet instant, ils étaient simplement présents au monde. [5]

S’il fallait mieux regarder plutôt que toujours montrer ? C’est en portant notre attention à ce qui nous entoure que le monde s’imprime [6] en nous : le chant mélodieux du merle sur la branche d’un olivier, l’odeur du pain grillé dans la maison encore endormie, les empreintes éphémères du ressac sur la grève, la lumière du soleil à travers la canopée, komorebi.

Il y avait ce vieux couple cet après-midi-là, au café de la Place : assise à côté de lui, elle souriait en lui tenant la main. Pas de photo de cette scène ordinaire, juste un souvenir. Étaient-ils un couple ou simplement de vieux amis qui se racontent ? Peu importe, ils étaient beaux dans cet instant partagé et ce lien ancien qui les unissait.

La vie demande du temps, elle se tient dans la lenteur, dans l’attention que l’on donne et que l’on reçoit, dans ce temps accordé à l’autre, l’écoute, les conversations qui s’étirent jusqu’au soir ou au petit matin. Les relations ne se mesurent pas, elles se vivent. Être au monde commence peut-être ici, dans l’art de voir sans filtre, de regarder vraiment, le monde, l’autre – dans sa fragilité, ses rides, ses silences, ses doutes. Être présent, simplement.

En 2026, suspendons le temps pour vivre le monde !



Notes :

1– 2026 célèbre le bicentenaire de la photographie. Point de vue du Gras est la première photographie permanente, réussie et connue de l’histoire de la photographie, réalisée par Nicéphore Niépce en 1826 depuis sa maison à Saint-Loup-de-Varennes. C’est une héliographie obtenue à l’aide d’une chambre noire et d’une plaque d’étain recouverte de bitume de Judée. Elle représente une aile de sa propriété et est considérée comme le premier cliché photographique stable à avoir survécu jusqu’à aujourd’hui.
2– Exposition à la Galerie de la Filature à Mulhouse, jusqu’au 1er mars 2026. https://www.arte.tv/fr/videos/130925-000-A/photographie-le-journal-de-famille-de-pascal-bastien/
3– Guy Debord, dans "La Société du spectacle", développe une critique radicale de la société moderne, qu’il analyse à travers le prisme du spectacle – un concept central qui désigne la transformation de la vie sociale en une immense représentation médiatisée, aliénante et marchande.
4– Dans les années 1930, John Heartfield, pionnier du photomontage, dénonçait la propagande nazie en détournant les images officielles. Son travail montrait comment le visage de la vérité pouvait être découpé, recomposé, trahi.
5– Interprétation libre d’une photographie de Pascal Bastien présentée lors de l’exposition Belle Lurette à La Maison de la Photographie Robert Doisneau en 2019 (http://pascalbastien.com/2019/06/11/exposition-belle-lurette/)
6– Le mot « impression », du latin impressio, désigne à l’origine l’action physique d’appliquer une marque ou une image sur un support, comme en imprimerie ou en photographie. Au figuré, il évoque ce qui s’imprime dans l’esprit ou les sens : la trace émotionnelle, la sensation subjective laissée par une expérience avec le monde extérieur.

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