Les Fugitifs

Stephan Balkenhol

Regard sur l’œuvre d’un artiste – Revue ArtKopel

Je suis la femme en noir, mon visage est clair comme la lune mais mon regard grave sort des profondeurs de la nuit et des abîmes. Je me tiens dans l’ombre, je suis l’héroïne d’une sombre histoire, celle que tous voient passer alors que je ne cherche que l’oubli ; mais peut-être une âme aussi, pour m’aider parce que je sais que je suis perdue. Au plus profond du désespoir réside une toute petite lueur, qui fait que l’on est encore en vie, et qu’on se tient là, au milieu des autres et de nulle part. Le deuil est ma couleur, mon regard, le sens de mes paroles tues, je suis le deuil ; ou bien l’image du deuil, car après tout, je n’ai ni corps ni volume, juste la silhouette d’un visage gravé dans le cadre. Je porte le souvenir d’un amant, d’un enfant ou d’un parent, d’une humanité tout entière, ou peut-être juste de moi-même. Je suis la gardienne d’une mémoire qu’il ne faut pas éteindre. Je me tiens cachée dans l’ombre, mais la pâleur de mon visage trahit ma présence dans ce noir dans lequel je ne parviens pas à m’enfouir. Je tremble entre le désir d’oubli, la résignation et l’espoir. Part des ténèbres, j’attire, j’aimante et je foudroie, on me surnomme Lilith. Je suis belle […]

Il y a ce couple là-bas... ces deux êtres qui paraissent si légers, ils flottent dans leurs espaces alors même qu’ils y sont encastrés. La femme regarde l’homme, lui regarde ailleurs, ils semblent tournés l’un vers l’autre mais tous deux se tiennent loin de leur frontière, en retrait. Il y a cette rupture entre leurs deux espaces distincts, comme des mondes séparés et pourtant indissociables qui font que jamais ils ne pourront se retrouver, mais leur posture trahit leur volonté que cela ne puisse se produire un jour. Elle regarde l’homme, son corps arrêté, elle n’a pas l’intention de faire un pas de plus. Le corps de l’homme avance dans la direction de la femme, mais c’est son regard qui est arrêté ailleurs, dans un autre espace que le sien et que celui de la femme. Se sont-ils jamais rencontrés ? Pourront-ils encore se toucher ? Est-ce la pomme, qui en se décrochant, a créé cette irréparable scission entre ces deux êtres ?
[…]


Brune comme Edith, je suis la femme en rouge, le rouge de mes lèvres salées et le rouge de ma tunique complètent le bleu de mes yeux fixés sur ce que je ne pourrai jamais plus voir. Je ne veux pas que l’on m’oublie, je veux qu’on se souvienne que je ne me laisserai pas faire. Fière et forte, jamais je ne donnerai ni mon âme, ni mon corps, ni ma conscience. Je suis méfiante et déterminée, malgré cette pointe de regret et cette fragilité qui se dévoilent au fond de mon regard à celui qui ose le défier assez longtemps. La bouche pincée, le torse en arrière et les épaules fuyantes, seul mon visage fait face et mon regard est définitivement nulle part. Avec une volonté farouche, c’est tout mon être que je tourne vers l’ailleurs, laissant à mon visage, tel un masque, le soin de donner l’illusion que je suis encore là. Vous ne m’aurez plus. Et pourtant ! Comme j’aimerais encore pouvoir espérer atteindre ce point que je regarde toujours... Bientôt, je devrai m’en aller complètement pour ne plus jamais retourner mon regard, bientôt, mais pas encore, j’attends Loth, j’attends mes filles, tous partis loin devant, ils ne m’ont pas attendue.

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