Dorian Rossel

Entretien avec un metteur en scène

Réalisé en 2011 pour la revue ArtKopel lors de l’adaptation au théâtre de « Quartien Lointain » de Taniguchi

ArtKopel — Les rôles sont échangés au cours de la pièce, d’entrée un homme joue le rôle d’une mère ou d’un chien, et un quinquagénaire ou tout un groupe, celui d’un enfant de 14 ans… Pourquoi ce choix sur la distribution des rôles, et comment se passe la direction des comédiens ?

Dorian Rossel — Rien n’est décidé dans nos têtes avant le début du travail au plateau. Je réunis avant tout des comédiens talentueux qui sont dans une recherche de qualité d’être humain et en paix avec leur névrose ! Quand je les réunis, on ne sait pas qui va jouer quoi, tout le monde essaie tous les rôles. Au fur et à mesure des répétitions, on se rend compte que c’est intéressant que tel corps prenne le rôle d’Hiroshi, et à d’autres moments, tel autre comédien.
Ce prologue que vous évoquez est une manière de dire que tout est possible au théâtre et de tisser un lien de complicité avec l’intelligence des spectateurs.
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ArtKopel — L’abandon, la quête de soi, la brèche... Des questions universelles que vous traitez avec indulgence et justesse. La poésie et le jeu permettent la compréhension et l’acceptation. Comment travaillez-vous ces émotions avec tant de douceur là où d’autres les traiteraient avec pathos ou avec violence ?

Dorian Rossel — Une question que nous n’avons pas évoquée, c’est la place du spectateur : comment lui laisser la place de vivre les choses ? Cela peut être en accélérant parfois exagérément des moments pour mieux s’arrêter. Toute une part du travail est fournie par l’attention des spectateurs. Nous ne prenons pas forcément le temps de nous connecter à notre sensibilité dans la vie de tous les jours, je crois que nous ne sommes jamais assez sensibles et que les moments où nous abandonnons nos carapaces sont vraiment très rares. J’aime cette phrase qui dit que pour jouer, il ne faut pas se mettre une peau mais s’en enlever une. Il faut essayer de faire résonner cette quête chez les gens.
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ArtKopel — La musique est plus qu’un accompagnement sonore, c’est un élément du décor à part entière : il y a la présence des deux musiciennes directement sur la scène, et il y a la matérialité même du son, comme le martèlement répété de la machine à coudre, ou le couic de cette simple roue censée représenter à elle seule le fauteuil roulant de la grand-mère... Comment travaillez-vous cette dimension sonore ?

Dorian Rossel — Toujours de manière empirique. Nous nous posons souvent la question de savoir comment le cinéma traiterait habituellement telle ou telle scène. L’utilisation de la musique est un contre-point, une façon d’ouvrir d’autres portes et de servir la globalité du propos qui est autant visuelle que sonore. Par exemple Godard raconte plein de choses qu’on ne voit pas avec ses bandes sons. On peut voir la musique comme une manière de faire exister les silences, les compositeurs japonais travaillent d’ailleurs ainsi : la musique doit faire ressortir la qualité du silence, faire apparaître ce qui est là, cela pourrait être une définition de la mise en scène. L’être humain est vaste et mystérieux, et nous n’y avons pas forcément accès, à cause de toutes les barrières que nous mettons. Comment les franchir ? Certains sont plus sensibles au visuel, d’autres à la musique.
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