Jacques Le Brusq

Entretien avec un artiste peintre

Réalisé en 2011 pour la revue ArtKopel

ArtKopel — Pourquoi tant de vert ? À la façon des Esquimaux qui ne voient pas moins de vingt-cinq nuances dans le blanc, vous déclinez inlassablement le vert... Que pouvez-vous dire de cette couleur, et peut-être de sa vibration particulière ?

Jacques Le Brusq — Je n’ai pas choisi le vert, c’est plutôt lui qui m’a choisi, (…) s’est imposé à moi. (…)

La couleur verte est très singulière dans le spectre coloré. Ses vibrations lumineuses peuvent aller jusqu’à l’éblouissement et provoquer des effets magiques. C’est une couleur difficile à manier. C’est peut-être pour cela que certains la rejettent. Elle inquiète. Pour composer avec le vert, il faut l’apprivoiser. Alors, il apporte le repos et l’apaisement, et même parfois un émerveillement serein. Ainsi le revendiquait par exemple Odilon Redon.
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ArtKopel — Vous peignez des variations. Y a-t-il une connexion entre ces variations picturales et les variations musicales ?

Jacques Le Brusq — En musique, quand on parle de variations on pense immédiatement à Bach. À partir d’un accord ou de quelques notes, un thème se crée et un monde musical se développe en continuelle évolution. Il y a progression mais aussi permanence. On entend un motif sous-jacent et immuable qui, par des retours, des effets de symétrie, des inversions, se renouvelle sans cesse et pourtant demeure identique. En peinture, les variations sont un peu comme cela. Lorsque je peins un motif, je pratique des approches successives, des traductions, des prises de notes. Selon les jours, les mois, voire les années, j’essaie de prélever la « présence » du lieu plutôt que son apparence. La permanence malgré les changements. (…) Une différence importante, cependant, dans cette comparaison avec la musique : elle a besoin du déroulement du temps alors que la peinture est reçue dans l’instant, même si la durée est nécessaire à sa contemplation.
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ArtKopel — Vous dites que peindre, c’est nommer les choses en les donnant à voir et que les mots, qui autrefois servaient à faire exister les choses, ne servent plus aujourd’hui qu’à communiquer. Quel est ce langage de la peinture ?

Jacques Le Brusq — Les premiers mots étaient sans doute des noms. Ils avaient le pouvoir de révéler les choses en les différenciant d’un continuum au sein duquel elles étaient immergées et confondues. Ces noms sont devenus les substituts des choses. Ils créent une sorte de cercle qui nous enferme. Un écran entre les choses et nous. Notre regard est lié au langage. Le voir est dans une étroite dépendance avec le savoir. On voit ce que l’on sait. Hormis ceux du poète, aujourd’hui les mots ont perdu le pouvoir de faire exister. Ils sont devenus les mots de l’usage. Leur pouvoir performatif les a quitté. On constate tous les jours que plus il y a de parole moins il y a à entendre. On parle creux. Eh bien, l’art c’est la tentative de desserrer l’étau, de briser le cercle, de dévoiler la réalité afin de voir. La peinture possède ce pouvoir. Elle donne à voir et fait exister sans le truchement des mots.
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